Mis en ligne le dimanche 3 juillet 2005
Le 29 janvier 1980, le Groupe français d’historiens des sciences est devenue la Société française d’histoire des sciences et des techniques. La première rencontre de la jeune société a eu lieu à Nantes les 9 et 10 octobre 1980, sur le thème de l’enseignement de l’histoire des sciences et des techniques dans l’enseignement scientifique secondaire et supérieur. Les journées suivantes ont porté sur la place de ces mêmes disciplines dans les études historiques (Paris, 1981) et philosophiques (Nanterre, 1982). La question de l’enseignement de l’histoire des sciences et des techniques a toujours été présente à la SFHST. Le Congrès de Lille (2001) lui a accordé une session. Le Congrès de Poitiers (2004) a permis de faire surgir la spécificité et le questionnement de l’enseignement de l’HST dans les IUFM. Les Journées de Montpellier, dont un compte rendu suit, ont prolongé et approfondi la réflexion.
Journées d’étude à l’IUFM de Montpellier
20-21 mai 2005
Histoire des sciences : formations et recherches en IUFM
Cette journée a été organisée par un collectif d’enseignants en histoire des sciences et des techniques à l’IUFM. Cette initiative a été soutenue par la Société française d’histoire des sciences et des techniques et les IUFM de Basse-Normandie, Bretagne, Créteil, Montpellier, Poitou-Charentes et Versailles.
Cette manifestation avait trois objectifs : établir un état des lieux de l’enseignement de l’histoire des sciences et des techniques dans la formation des enseignants, favoriser la création et la mise en réseau d’une communauté de formateurs en HST, initier et promouvoir des activités de recherches et de productions d’outils pédagogiques.
À l’origine de ces journées, il y eut le congrès de Poitiers, organisé par la SFHST du 20 au 22 mai 2004. La session 7, Histoire des sciences et des techniques et enseignement, proposait un atelier, Enseigner l’histoire des sciences aujourd’hui, sous forme de deux tables rondes, l’une, générale, présentait une première étude d’un état des lieux de l’enseignement de la discipline en milieu universitaire, l’autre, était centrée sur l’enseignement d’HST dispensé dans les IUFM. Les intervenants de cette seconde table ronde, nombreux, ont pris conscience d’une part de leur spécificité, et d’autre part de leur communauté d’intérêts et de problèmes. Ils ont alors décidé de s’organiser en réseau et de proposer sous forme de journées d’étude une discussion sur leurs préoccupations. Dès l’automne, un échange de courriels a permis cette mise en place de la manifestation des 20 et 21 mai 2005.
Ces deux journées se sont déroulées en trois temps après une conférence introductive d’Hélène Gispert (GHDSO, Université Paris XI-Orsay), sur la place de l’HST dans les enseignements et la recherche universitaires (état des lieux et enjeux) : une table ronde en séance plénière, des ateliers de discussion tenus en parallèle, une séance plénière de synthèse. Le compte rendu qui suit, rédigé par un observateur extérieur, présente quelques uns des résultats et des aspects de cette manifestation. Des actes paraîtront au mois d’avril 2006 et constitueront une présentation exhaustive des journées.
Au cours de sa conférence, H. Gispert a souligné la dynamique forte de la jeune 72e section du CNU, Histoire des sciences et des techniques, créée au début des années 1980, qui comptait, en 2004, 77 enseignants chercheurs, contre une trentaine environ au début des années 1990. L’effet des postes Lecourt y a beaucoup contribué. Cependant, ce nombre de postes ne recouvre pas la réalité de la situation. Beaucoup de ces enseignements sont donnés à des enseignants d’autres sections du CNU (notamment de la section de philosophie, ou de celle d’histoire). Des postes sont d’ailleurs affichés sous une double étiquette. La part des postes dans les IUFM est significative comparativement à d’autres disciplines même si elle reste petite. L’enseignement est en fait souvent émietté. La réalité des postes ne recouvre pas la réalité de l’enseignement. Cet enseignement est bien souvent assuré par des vacataires. À preuve, cette expérience de vacataire est précisée par 50 % des candidats à la qualification en 2005. C’est un problème spécifique à la discipline. Cet émiettement de l’enseignement, pour lequel tout reste à créer, à inventer, renforce l’isolement de l’enseignant, souvent seul dans son institution et qui donc ne bénéficie pas de la dynamique d’une équipe locale. Enfin, peu de masters sont centrés sur l’HST. Or des besoins existent, des demandes sont proférées, un vivier d’enseignants est disponible grâce aux qualifications du CNU. Mais on remarquera qu’il y a une disproportion entre le très petit nombre de postes disponibles et l’ampleur du vivier. La perspective d’emploi reste faible. Alors un problème se pose. Doit-on former de futurs historiens des sciences ou être une discipline de service ? Depuis vingt ans, il y a des évolutions dans les méthodes et les concepts. L’enseignement doit rester en contact avec la recherche. Le concept de discipline de service tend à s’élargir, on fait appel à l’HST pour éduquer un autre regard sur les sciences.
La table ronde, qui a suivi, s’est tenue en séance plénière autour de Pierre Savaton (IUFM de Basse-Normandie), Évelyne Barbin (Université de Nantes) et Jean-Jacques Dupin (Directeur de l’IUFM d’Aix-Marseille, chargé de la recherche dans le précédent bureau de CDIUFM). P. Savaton a présenté les résultats et l’analyse d’une enquête menée auprès des IUFM. L’idée de cette enquête est née en quelque sorte de la frustration de n’avoir pas eu assez de temps pour parler lors du congrès de Poitiers. Le questionnaire, une fois établi, a été diffusé par diverses voies dans tous les IUFM. Tous n’ont pas répondu. Le questionnaire visait à établir un état des lieux de l’enseignement d’HST dans les IUFM. Il apparaît en premier lieu une grande diversité d’enseignement. L’étude de textes historiques reste la dominante majeure, suivie de la forme conférence ou exposé sur des fresques historiques. Le but recherché auprès des enseignants est de les inciter à introduire l’HST en classe. Cet enseignement d’HST se dit majoritairement au service de la formation disciplinaire et de la didactique de cette discipline (préparation de séquences de cours), enfin contribue à la culture personnelle de l’enseignant. Mais peu d’heures sont globalement consacrés à la formation en HST.
Évelyne Barbin a fait part de sa longue expérience des IREM, dont elle a rappelé l’historique, depuis leur création au début des années 1970, dans le contexte de la réforme des mathématiques, l’introduction des mathématiques modernes, où l’histoire des mathématiques apparaissait comme une thérapeutique contre le dogmatisme. Elle a rappelé également le rôle des universités d’été qui ont assuré une formation continue des enseignants. La formation continue dispensée dans les IREM permettait d’initier une réflexion sur les contenus et les programmes enseignés, de penser les sciences autrement, de jeter un autre regard sur le comportement de l’élève dans la discipline concernée. La lecture des textes anciens engendrait en général un choc culturel, et un étonnement épistémologique : pourquoi les contemporains n’avaient-ils pas compris, pourquoi un élève ne comprend-il pas ? Introduire l’HST dans la formation initiale est un enjeu important pour l’introduction de l’HST en classe.
Jean-Jacques Dupin a procédé à une enquête en 2001-2002, à partir de l’annuaire des 900 enseignants chercheurs en poste dans les IUFM, et sur les domaines dans lesquels ils interviennent. Il n’a retenu que les chercheurs se déclarant dans le domaine de la recherche en éducation. Sur environ le tiers qui se déclare comme tels, une majorité effectue des recherches de didactique (60 %), d’autres étudient ce qui touche à la profession d’enseignant (20 à 30 %), ou les aspects institutionnels (8 à 10 %). La recherche en HST est classée en divers, soit pour une part infime, marginale. Peu de forces dans les IUFM se réclament de l’HST. La légitimité de cette discipline est, semble-t-il, mal reconnue. L’école est le lieu où l’on doit former le citoyen, mais l’HST n’a pas la spécialité de cette formation, elle peut cependant y contribuer. Dans les nouveaux espaces créés, comme les IDD et les TPE, plusieurs disciplines sont mobilisées, et l’HST pourrait intervenir. On fait appel à l’HST en didactique des sciences, mais sans effectuer de recherches dans ce domaine. Les travaux d’historiens des sciences servent à illustrer des termes (théorie/modèle, empirisme, validation des procédés scientifiques, induction, hypothèse...). Les recherches en didactique ont puisé dans les études d’histoire des sciences pour illustrer la notion d’obstacle épistémologique. Pour J.-J. Dupin, les documents officiels des programmes donnent encore un statut trop fort à la suite observation, expérience, méthode déductive, en fait contraire à ce qui se passe en réalité.
Une discussion s’est engagée ensuite autour de ces trois interventions. Renaud d’Enfert a rappelé que les recherches se font en général à l’extérieur de l’IUFM, et pas seulement en histoire des sciences. Pierre Lauginie a souligné la disparition, par manque de crédits, des stages de formation continue en HST, dans l’académie de Versailles, sous prétexte qu’ils ne sont pas strictement disciplinaires. En conséquence, on rebaptise les stages, et l’HST devient moins visible. L’intérêt des professeurs n’est pas seulement d’avoir une information directement utilisable en classe, mais aussi d’ouvrir son esprit. Le constat de cette limitation des objectifs de formation est aussi fait par É. Barbin, à propos des difficultés rencontrées par les IREM. Ce n’est pas, dit-elle une volonté ministérielle, mais uniquement rectorale, ce qui peut apparaître comme contradictoire. Un professeur de collège souligne que faire de l’HST en classe n’est pas considéré comme légitime. L’accent est encore trop fortement mis sur les contenus, et il y a peu d’interrogations sur la démarche scientifique. Pour Jean-Jacques Dupin, la question que posera un enseignant sera du type : en quoi l’histoire des sciences me permettra-t-elle de mieux faire accéder l’élève à tel ou tel concept ? Or il n’y a pas de réponse argumentée à présenter. Cela est un vrai défi pour les formateurs en HST. Ici, on ne forme pas des historiens des sciences, mais des enseignants. Pour É. Barbin, on ne peut pas faire l’économie de ne pas faire de l’HST en tant que telle. Pour Sylvain Laubé, il y a plusieurs voies pour aller à l’HS, il est nécessaire de réfléchir à une nouvelle structure lors de l’intégration des IUFM à l’université.
La discussion, ayant formulé beaucoup de questions sans apporter de réponses établies, s’est poursuivie dans les trois ateliers.
Quelles histoires des sciences et des techniques en IUFM ?
Trois aspects ont été abordés. Tout d’abord l’aspect culturel de la discipline : de quelle culture, dans une société dans laquelle il y a une réelle désaffection pour les études scientifiques, pour laquelle la culturelle scientifique est largement séparée de la culture générale. Cette culture scientifique est-elle destinée au citoyen ou est-elle professionnelle ? L’HST permet de déconstruire le dogmatisme de l’enseignement disciplinaire et la sacralisation de la science. Elle aide à former l’esprit, en suscitant sa curiosité, en développant sa rationalité, en inscrivant la production scientifique dans la temporalité. Elle permet aussi d’éclairer les concepts et de répondre à des questions actuelles.
En deuxième lieu, l’HST est-elle au service des disciplines scientifiques ? Elle est inscrite dans la formation générale, intégrée à la formation disciplinaire. La finalité reste cependant la formation professionnelle des enseignants, mais l’HST présente un avantage spécifique pour les disciplines scientifiques et techniques, pour la philosophie et pour l’histoire géographie. Le troisième aspect abordé concerne le public visé par cet enseignement. L’enseignement est différencié selon le profil des futurs enseignants, qu’il s’agisse de formation initiale ou continue. L’HST apporte aussi sa pierre à la construction du « socle commun » : rapport réflexif au langage, analyse du statut de l’énoncé, rationalité de la démarche (expérimentation, expérience, justification, démonstration...).
Pour l’avenir, il est nécessaire de constituer un réseau humain entre les IUFM (mise en commun des ressources, construction d’un outil de mutualisation, entretien d’un lien avec le portail des IUFM, avec la DESCO) ; de communiquer par les revues professionnelles comme Aster, etc., pour toucher les enseignants ; d’organiser des rencontres régulières pour échanger des pratiques au-delà des séminaires et des colloques (formation de formateurs par l’intermédiaire de PNF, ou par pôle d’IUFM), en particulier le collectif organise des journées d’étude les 12 et 13 janvier 2006 pour échanger sur des pratiques d’enseignement d’HST. Enfin, il est nécessaire d’entretenir des liens avec des partenaires administratifs comme la CDIUFM, la DESCO, ou des centres de recherches comme le CAK, la Villette, le Muséum, le CNAM ou d’autres institutions comme les IREM, l’INRP, ou encore la SFHST.
Quelles recherches en histoire des sciences et des techniques en IUFM ?
Il y avait peu de participants à cet atelier. Les membres présents sont en général de formation mathématicienne et n’appartiennent pas aux IUFM. Le thème de l’atelier ne semble donc pas une priorité pour les participants au colloque, alors que c’est un aspect très important qui pourrait être amélioré avec l’intégration future des IUFM aux universités. Deux aspects ont été retenus : définir la place occupée par la recherche dans les IUFM, et initier une didactique de l’enseignement de l’histoire des sciences.
Pour cerner l’état de la recherche en IUFM, une enquête institutionnelle a été menée. Il y a eu peu de retours. Pour la grande majorité des réponses, il n’y a aucune recherche en histoire des sciences à l’IUFM. La structure ne s’y prête pas. Pour le reste, l’histoire des sciences est associée à la recherche en didactique. Dans ce dernier cas, il apparaît une problématique spécifique à l’HST, par rapport à l’histoire de l’enseignement.
L’expérience des IREM a été longuement débattue. En s’en inspirant, on pourrait envisager un réinvestissement des recherches des collègues dans les activités de formation, et définir ainsi des problématiques de recherches au sein même de la formation. En quelque sorte, on pourrait concevoir une formation des futurs enseignants par la recherche, ce qui conduit à des séances d’échanges tenant lieu de séminaire. La recherche en histoire de l’enseignement a aussi, ici, sa place. Mais les IUFM manquent, à ce titre, de ressources. Or ils pourraient être un lieu où l’on conserve des instruments et des manuels d’enseignement, ce qui constituerait un fonds de sources pour la recherche en histoire de l’enseignement. Ou bien un partenariat pourrait être envisagé à ce sujet avec le CNAM, le SHE de l’INRP, l’Université d’Orsay. Cependant, le contact avec les enseignants et futurs enseignants montre que les priorités sont ailleurs. La préoccupation de l’enseignant n’est pas sa culture mais sa formation à la résolution des problèmes quotidiens qu’il rencontre dans sa classe. Une réponse à plusieurs niveaux peut être donnée. L’enseignement de l’HST en IUFM peut remplir ici un rôle efficace en permettant à l’enseignant de connaître l’évolution de sa discipline, de son enseignement, sa place par rapport aux autres disciplines, et contribuer par là à la formation du citoyen en lui faisant comprendre les enjeux et la place des sciences dans la société.
Le deuxième aspect a provoqué des réactions diverses et contrastées. Est-ce à l’histoire des sciences et des techniques de se préoccuper de la didactique de son enseignement ? Une étude mixte pourrait être envisagée. Par exemple une recherche sur les manuels peut être abordée avec deux regards : le regard de l’historien des sciences et le regard du didacticien.
Pour les organisateurs, une recherche spécifique est possible en IUFM et doit être encouragée. Leurs arguments seront développés dans les actes à venir.
Quels liens entre épistémologie et histoire d’une part et didactique des disciplines d’autre part ?
Deux niveaux ont été abordés : la formation des enseignants et l’utilisation de l’HST en classe.
Il existe souvent une vision actualiste de la science, vision qui peut être suscitée par les changements de programme, qui laissent de côté des pans entiers des sciences. Former les étudiants à l’HST permet de corriger cette idée, et plus particulièrement en les formant à l’histoire de l’enseignement des sciences. Il faut ensuite que le futur enseignant utilise l’HST en classe. Comment apprendre à construire une séquence, quelle forme doit être donnée à cette HST ? On risque une désécurisation de l’élève par apparition d’un certain relativisme : « tous les arguments se valent... ». L’introduction de l’HST permet-elle d’acquérir des connaissances dans la science ? Comment l’intégrer dans un processus d’évaluation ? Quelles propositions peut-on faire ? Mais il y a des arguments d’opposition à l’introduction de l’HST en classe. Le temps est pris sur la discipline elle-même, et les programmes sont lourds. Apprend-on vraiment de la science avec l’HST ? Qu’apporte dans les usages, un enseignement d’HST ? L’institution n’est pas convaincue de son utilité. On peut aussi essayer de définir la posture épistémologique que l’on veut construire chez l’élève. Ce sont des questions importantes sur lesquelles il est nécessaire de réfléchir.
L’exposé des synthèses des trois ateliers a été suivi d’un débat avec l’ensemble des participants.
On peut retenir la question de la finalité de cet enseignement, qui ne peut se réduire à l’étude des textes. Il s’agit de changer le regard des élèves comme des enseignants stagiaires sur la science. L’HST n’est pas nécessaire à la didactique. Le problème n’est pas le même pour les physiciens et pour les mathématiciens. Le statut social de la science et les représentations qu’induit un enseignement des sciences sont des aspects à considérer. La place de l’HST n’est pas donnée, son introduction introduit une perturbation. La science dont elle traite apparaît différente de celle donnée dans les manuels scolaires. Il y a donc risque de conflit, mais cela peut être une occasion de construction.
La question de la recherche en IUFM reste posée. Il faut éviter de se couper de la communauté des historiens des sciences et des techniques, alors même que cette communauté est traversée de courants divers.
Des réflexions communes se dégagent de ces trois ateliers. Il appartiendra aux organisateurs d’en faire la synthèse. La rédaction d’un manifeste est-elle souhaitable ? La constitution d’une communauté qui se retrouve dans l’enseignement en IUFM semble être une perspective envisageable. Il faut alors des écrits qui les caractérisent, donc un site de ressources, des journées d’étude pour atteindre cette structuration. Pour l’instant, le groupe fonctionne en réseau en se partageant les tâches. Des renseignements peuvent être obtenus auprès de Muriel Guedj (muriel.guedj@montpellier.iufm.fr).
Danielle Fauque